Psychopompes, qu’est-ce que c’est ?
Impossible d’explorer l’univers graphique de la mort sans parler des psychopompes.
Méconnu.es de beaucoup mais pourtant pas si étrangers que ça, ielles peuplent notre histoire de symboles riches de sens et de poésie depuis des millénaires.
« Cellui qui conduit les âmes dans l'autre monde »
Psychopompe vient de la combinaison du grec psukhê, « souffle, vie, âme », et pompos, « guide, conducteur » - lui-même dérivé de pempein, « guider, accompagner, escorter ».
Tantôt gardiens, tantôt voleurs, ce sont donc des êtres qui vont nous permettre de voyager entre les mondes et guider nos âmes dans l’au-delà - quel qu’il soit.
Dans le club, on va retrouver :
Hermès, le messager des dieux grecs, avec ses pieds ailés ;
les Valkyries, dans la culture nordique : ces femmes qui viennent chercher les âmes des guerriers pour les emmener à Valhalla ;
les Shinigami, personnifications de la mort dans la mythologie japonaise ;
l’Ankoù, qui collecte les âmes et les emmène dans son chariot dans les légendes celtiques ;
Baron Samedi, Mama Brigitte et tous les guédés chez les vaudous ;
ou encore l'archange Saint Michel qui préside à la pesée des âmes, chez les chrétiens.
The Ride of the Valkyries - William T. Maud
l’Imaginaire collectif
Mais ce qui m’intéresse le plus ici, ce ne sont pas les représentations humaines des psychopompes, mais leurs formes un peu plus modestes et qu’on peut retrouver dans notre quotidien : les animaux.
D’une connotation moins religieuse, elles appartiennent à un imaginaire plus collectif et laissent alors une interprétation plus libre et inclusive de leur symbolique mortelle.
/ L’oiseau
Paradiso Canto - Gustave Doré
Tout comme Hermès ou encore les anges à qui on a donné des ailes, les oiseaux sont souvent associés dans notre imaginaire au passage vers l’au-delà.
La colombe par exemple - qui, dans un contexte occidental et religieux, représente la pureté et l’innocence, - devient, pour l’église médiévale, le symbole de l’âme des justes qui s’envole vers le ciel après la mort.
À l’opposé, on va retrouver le corbeau. Parfois oiseau de mauvais augure, parfois guide et protecteur, il est cependant intimement lié à la mort dans beaucoup de cultures. On le retrouve notamment dans la mythologie nordique avec Hugin et Munin (les corbeaux d’Odin), mais aussi celtes où il est le symbole de Morrígan - la déesse de la guerrre.
Certaines croyances affirment qu’il serait capable de guider les âmes des défunts dans la mort - et qu’un corbeau se posant sur l'épaule droite d'un mort le guiderait vers le paradis ; vers l'enfer s'il se pose sur l'épaule gauche.
« For life is meat, and death brings life ».
– Robin Hobb –
Un autre oiseau nécrophage : le vautour, qui est l’un des premiers symboles sacrés de notre histoire.
Symbole de mort et de renouveau chez les Mayas, il a le pouvoir de transformer la pourriture en “or philosophal”. En Égypte, c’est la déesse Isis - avec ses ailes de faucon - qui a un pouvoir de résurrection des âmes.
On les retrouve aussi chez les bouddhistes au Tibet, où ils incarnent les esprits sacrés du ciel et sont les acteurs principaux des funérailles célestes - sky burials (où le corps devient une offrande à la nature et un dernier acte karmique dans l’espoir de libérer l’esprit du samsara et atteindre le nirvana).
Peinture murale retrouvée à Çatalhöyük (Turquie) - 7400 BC
D’autres animaux volants ont une symbolique liée à la mort :
Le papillon, est par exemple le symbole de l’âme chez les grecs mais aussi en Chine ;
la chauve-souris, pour sa capacité à voyager entre la lumière et les ténèbres, est un symbole de renaissance chez les Mayas ;
ou encore la chouette qui symbolise le dieu maître de la mort pour les Aztèques et était gardienne des cimetières chez les amérindiens.
/ Le chien
Une autre espèce qui joue un rôle de psychopompe dans beaucoup de rites funéraires est celle des canidés.
Le loup par exemple a longtemps été perçu comme le gardien du seuil entre le monde des vivants et celui des morts. Grâce à ses yeux qui voient la nuit et peuvent percer les ténèbres matérielles et spirituelles, il est devenu le guide de l’âme-esprit chez les amérindiens mais aussi en Sibérie, en Europe et dans le bassin méditerranéen.
Dans la mythologie grecque, c’est Cerbère - cet immense chien à trois têtes - qui est le gardien de la Porte des Enfers et s’assure que les âmes des morts accomplissent leur dernier voyage.
Chez les aztèques, c’est le xoloitzcuintle ou xolo - chien nu du Mexique - qui accompagne les morts dans l’Autre monde. Perçu comme étant la manifestation physique du Dieu Xolotl - associé au crépuscule et à la mort -, il serait envoyé pour accompagner chaque nuit le soleil dans l’Autre Monde et guider l’âme des défunts au Mictlan (le territoire des morts).
Dante qui se transforme en alebrije* dans Coco.
– Wait, are those...? Alebrijes! But, those are...
– *Real* Alebrijes. Spirit creatures.
– They guide souls on their journey.
– Coco –
En Égypte, c’est Anubis, dieu égyptien des rites funéraires - représenté par un chien noir allongé ou un dieu à tête de chacal -, qui conduit lui aussi les âmes vers le monde des morts.
Toujours dans la mythologie égyptienne, le dieu Oupouaout, chien hybride dont le nom signifie “celui qui ouvre les chemins”, guide les âmes des pharaons au cours de leur vie et de leur mort.
/ Le Cheval
Odin and Sleipnir - John Bauer
Je terminerai enfin cette liste (non-exhaustive), avec un dernier psychopompe. Le cheval qui, partout en Europe mais aussi en Asie ou encore en Sibérie, est le porteur des âmes dans leur dernier voyage.
Dans l’Iliad par exemple, on découvre qu’Achilles fait sacrifier quatre chevaux afin qu’ils portent l’âme de son ami Patroklos, tombé pendant la guerre de Troie, aux portes du royaume d’Hadès. Pratique qu’on peut retrouver chez les vikings, les celtes ou encore au Tibet et au Népal.
Sleipnir, le cheval à huit jambes d’Odin dans la mythologie nordique, semble avoir lui aussi tenu un rôle de psychopompe grâce à sa faculté de voyager entre les mondes.
Moins sympa, le kelpie (gardien des lacs et rivières) chez les écossais était un être légendaire pouvant prendre une forme équine pour attirer les humains, les emporter dans les profondeurs de leurs eaux et voler leurs âmes…
Sculpture funéraire de Timor - A horse Carrying a Soul.
Il existe encore bien d’autres psychopompes bien sûr : le colibri au Pérou, le dauphin en Crète ou encore l’abeille - réputée pour escorter les âmes des morts et amener les nouvelles âmes à la naissance -… Mais quelle que soit sa forme, ielle aura toujours cette faculté de nous transporter d’un monde à un autre.
un intermédiaire qui rassure
Dans la psychologie de Carl Jung, l’archétype du psychopompe symbolise non pas la mort mais simplement le changement - c’est un être qui sert d’intermédiaire entre le conscient et l’inconscient, et nous aide à nous transformer. Dans cette épreuve continuelle d’évolution, ielle nous donne l’énergie nécessaire pour faire face à la perte, au deuil et à la peur que suppose tout changement.
Alors quelles que soient nos croyances, on peut dire que le psychopompe est cellui qui brise le status quo et nous aide à faire le grand saut - qu’il soit réel ou imaginaire.
Et il y a quelque chose de réconfortant dans cette image, non ? Une façon de se sentir moins seul.e face à la fin.
Qu’en penses-tu ?
*Les alebrijes sur des sculptures de papier ou bois qu’on retrouve au Mexique. Je développerai le sujet très bientôt dans mon Journal ;)